ERICH FROMM ( 1956) Traduit de l’américain par J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, 1968, Ed. Desclée De Brower, 2007
Troisième solution partielle : le travail créateur
Une troisième manière d’atteindre l’union réside dans l’activité créatrice, que ce soit celle de l’artiste ou de l’artisan. Dans toute espèce de travail créateur, la personne qui crée s’unit avec son matériau, qui représente le monde en dehors d’elle. Qu’il s’agisse d’un menuisier confectionnant une table ou d’un orfèvre une pièce de bijouterie, qu’il s’agisse du paysan qui cultive son grain ou du peintre qui réalise un tableau, dès qu’il y a activité créatrice le travailleur et son objet deviennent un, l’homme s’unit avec le monde dans le processus de création. Ceci n’est vrai, cependant, que du travail productif, du travail où j’organise, élabore, contemple le résultat de mon labeur. En effet, dans la démarche moderne à laquelle est astreint l’employé de bureau, l’ouvrier réduit à n’être que le maillon d’une chaîne interminable, il ne reste que bien peu de cette qualité unificatrice du travail. Le travailleur devient un appendice de la ma-chine ou de l’organisation bureaucratique. Il a cessé d’être lui-même - dès lors, au-delà de l’union par conformisme, aucune autre n’est possible.
L’amour seule solution humaine
L’unité qui se réalise dans le travail productif n’est pas interpersonnelle ; dans la fusion orgiaque, l’unité reste temporaire ; quant à l’unité par conformisme, elle ne constitue qu’une pseudo-unité. Aussi ne s’agit-il que de réponses partielles au problème de l’existence. La réponse plénière réside dans l’accomplissement de l’union interpersonnelle, de la fusion avec une autre personne, dans l’amour.
Ce désir de fusion interpersonnelle est le plus puissant dynamisme en l’homme. C’est la passion la plus fondamentale, c’est la force qui maintient la cohésion de la race humaine, du clan, de la famille, de la société. L’échec à le réaliser signifie folie ou destruction - destruction de soi ou destruction des autres. Sans amour, l’humanité ne pourrait survivre un seul jour. Encore que, si nous entendons par « amour » la réalisation de l’union interpersonnelle, nous nous heurtons à une sérieuse difficulté. Il y a, de fait, bien des manières de réaliser la fusion - et les différences entre les diverses formes de l’amour ne sont pas moins significatives que ce qui leur est commun. Faut-il alors donner à toutes l’appellation d’amour ? Ou devons-nous réserver seulement le terme d’« amour » à une forme spécifique d’union, à celle qui, durant les quatre derniers millénaires de l’histoire occidentale et orientale, fut considérée comme la vertu exem-plaire par toutes les grandes religions humanistes et conceptions philosophiques ?
De même que pour toute difficulté sémantique, on ne peut trancher que par l’arbitraire. Ce qui importe, c’est que nous sachions de quelle sorte d’union nous nous entretenons lorsque nous parlons de l’amour. Nous référons-nous à l’amour en tant que réponse plénière au problème de l’existence, ou bien visons-nous ces formes imparfaites de l’amour que l’on peut appeler union symbiotique ? Dans les pages qui suivent, je ne désignerai par amour que le premier terme de cette alternative, mais je vais entreprendre la discussion sur l’« amour » en partant du second.
Les formes imparfaites de l’amour par union symbiotique
L’union symbiotique a son modèle biologique dans la relation entre la mère enceinte et le fœtus. Ils sont deux, et pourtant ne font qu’un. Ils vivent « ensemble » (symbiosis), ils ont besoin l’un de l’autre. Le fœtus fait partie de la mère, il reçoit d’elle ce dont il a besoin, la mère est en quelque sorte son monde ; elle le nourrit, le protège, mais sa propre vie en est aussi valorisée. Dans une union par symbiose psychique, les deux corps sont indépendants, mais le même genre d’attachement se retrouve au niveau psychologique.
La forme passive de l’union symbiotique est la soumission, ou pour utiliser un terme clinique, le masochisme. Le masochiste échappe au sentiment insupportable d’isolement et de séparation en se faisant partie intégrante d’une autre personne qui le dirige, le guide, le protège, qui en est comme la vie et l’oxygène. Le pouvoir de la personne à qui l’on se soumet, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un dieu, est surestimé ; elle est tout, je ne suis rien, sinon dans la mesure où j’en fais partie. En tant que partie, je participe à sa grandeur, à son pouvoir, à sa certitude. Le masochiste n’a pas à prendre de décisions, n’a pas à assumer le moindre risque ; il n’est jamais seul - mais il n’est pas indépendant ; il n’a aucune intégrité ; il n’est pas encore pleinement né. Dans un contexte religieux, l’objet de culte s’appelle une idole ; dans le contexte profane d’une relation d’amour masochiste, le mécanisme essentiel, celui de l’idolâtrie, est identique. Lorsqu’à la relation masochiste se mêle le désir sexuel, il ne s’agit plus d’une soumission à laquelle seul l’esprit participe, mais tout le corps également. Il peut y avoir soumission masochiste au destin, à la maladie, à la musique rythmique, à Pétât orgiaque déclenché par des drogues ou sous hypnose - dans tous ces cas, la personne renonce à son intégrité, se fait l’instrument de quelqu’un ou de quelque chose en dehors d’elle ; elle n’a pas besoin de résoudre le problème de la vie par une activité productrice.
La forme active de la fusion symbiotique est la domination ou, pour utiliser un terme psychologique qui corresponde à masochisme, le sadisme. Le sadique veut échapper à sa solitude et à son impression d’emprisonnement en faisant d’une autre personne une partie intégrante de lui-même. Il se surestime et se valorise par incorporation d’une autre personne qui lui rend un culte.
La personne sadique est aussi dépendante de la personne soumise que la seconde l’est de la première ; aucune des deux ne peut vivre sans l’autre. La seule différence est que le sadique commande, exploite, blesse, humilie, tandis que le masochiste est commandé, exploité, blessé, humilié. Sans doute est-ce une différence considérable d’un point de vue réaliste, mais dans un sens émotionnel plus profond, cette différence n’est pas aussi importante que ce qui est commun à tous deux : la fusion sans intégrité. Si l’on comprend ce point, on ne sera pas surpris non plus de constater qu’habituellement une personne réagit à la fois de manière sadique et masochiste, en général envers des objets distincts. Hitler réagissait de façon sadique vis-à-vis du peuple, mais de façon masochiste vis-à-vis du destin, de l’histoire, du « pouvoir supérieur » de la nature. Sa fin - le suicide au sein de la destruction générale - est aussi caractéristique que l’était son rêve de succès - une totale domination .
L’amour accompli, pouvoir actif de participation
En contraste avec l’union symbiotique, l’amour accompli est une union qui implique la préservation de l’intégrité, de l’individualité. L’amour est chez l’homme un pouvoir actif ; un pouvoir qui démantèle les murs séparant l’homme de ses semblables, qui l’unit à autrui ; l’amour lui fait surmonter la sensation d’isolement et de séparation, tout en lui permettant d’être lui-même, de maintenir son intégrité. Le paradoxe de l’amour réside en ce que deux êtres deviennent un et cependant restent deux.
Si nous disons de l’amour qu’il est « activité », nous nous heurtons à une difficulté qui tient à la signification ambiguë de ce terme. Par « activité », selon l’acception moderne de ce mot, on entend d’habitude une action qui, par une dépense d’énergie, opère un changement dans une situation existante. Ainsi considère-t-on un homme comme actif s’il fait des affaires, étudie la médecine, travaille à la chaîne, construit une table, ou se livre aux sports. Toutes ces activités ont ceci en commun qu’elles visent un but extérieur à atteindre. Ce dont il n’est pas tenu compte, c’est de la motivation de l’activité. Considérons, par exemple, un homme poussé à un travail incessant par un sentiment d’insécurité et de solitude profondes ; ou un autre poussé par l’ambition ou la soif de l’argent. Dans tous ces cas, l’individu est esclave d’une passion, et son activité est en fait une « passivité » parce qu’il est poussé ; il est victime, non « acteur ». D’autre part, un homme qui se tient tranquille et qui contemple, sans autre intention ou objectif que de faire l’expérience de lui-même et de son unicité avec le monde, on le considère comme « passif » parce qu’il n’est pas « en train de faire » quelque chose. En réalité, cette attitude de méditation concentrée représente la plus haute activité qui soit, une activité de l’âme, qui n’est rendue possible que par la liberté intérieure et l’autonomie. Ainsi donc, au sens moderne, le concept d’activité se réfère à une dépense d’énergie en vue de la réalisation d’objectifs externes, tandis qu’en un autre sens, il se réfère à la mise en œuvre de pouvoirs inhérents à l’homme, sans se soucier qu’ait lieu un changement extérieur. Ce second sens du concept d’activité, Spinoza l’a formulé très clairement. Il distingue parmi les affects ceux qui sont actifs et passifs, les « actions » et les « passions ». Dans l’exercice d’un affect actif, l’homme est libre, il est maître de son affect ; dans l’exercice d’un affect passif, l’homme est poussé, objet d’une motivation dont il n’est pas lui-même conscient. Ainsi Spinoza en vient-il à affirmer que la vertu et le pouvoir sont une seule et même chose . L’envie, la jalousie, l’ambition, toute espèce de cupidité, sont des passions ; l’amour est une action, la pratique d’un pouvoir humain qui ne peut s’exercer que dans la liberté et jamais sous l’effet d’une contrainte.
L’amour est une activité, non un affect passif ; il est un « prendre part à », et non un « se laisser prendre ». De manière très générale, on peut en expliciter le caractère actif en disant ceci : l’amour consiste essentiellement à donner, non à recevoir.
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