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4.2.10

The Art of Loving / Erich Fromm / L'Art d'Aimer (introduction) traduction 3

ERICH FROMM ( 1956) Traduit de l’américain par J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, 1968, Ed. Desclée De Brower, 2007
Deuxième solution partielle : le conformisme
Dans une société primitive, le groupe est restreint ; il se compose de ceux avec qui l’on partage le sang et la terre. Avec l’essor croissant de la civilisation, le groupe s’élargit : la citoyenneté d’une polis, la ci-toyenneté d’un grand état, les membres d’une église, en deviennent la mesure. Même pauvre, un Romain éprouvait de la fierté parce qu’il pouvait dire : « civis romanus sum » ; Rome et l’Empire étaient sa famille, son foyer, son monde. De même, dans la société occidentale contemporaine, l’union au groupe constitue la façon prévalente de surmonter la séparation. C’est une union où, dans une large mesure, le soi individuel disparaît, et dont le but est d’appartenir à la foule. Si je ressemble à quiconque, si je n’ai ni sentiments, ni pensées qui m’en distinguent, si je me conforme aux coutumes, usages vestimentaires et idées, au pattern du groupe, je suis sauvé ; sauvé de l’expérience effrayante de la solitude. Les systèmes dictatoriaux recourent aux menaces et à la terreur pour induire ce conformisme ; les pays démocratiques à la suggestion et à la propagande. Il y a, en effet, une différence importante entre les deux systèmes. Dans les démocraties, l’anti-conformisme s’avère possible et en fait, n’est jamais entièrement absent ; dans les systèmes totalitaires, par contre, on ne peut attendre que de quelques héros et martyrs exceptionnels qu’ils refusent de se soumettre. Néanmoins, en dépit de cette différence, les sociétés démocratiques font preuve de conformisme à un point excessif. La raison en est qu’il doit y avoir une réponse à la quête de l’union et qu’à défaut d’une solution autre ou meilleure, l’union par conformisme à la foule devient alors prédominante. On ne peut s’expliquer l’emprise qu’exercé la peur d’être différent, la peur de s’éloigner du troupeau ne fût-ce que de quelques pas, sinon en comprenant à quelle profondeur se situe le besoin de ne pas être séparé. Parfois, cette peur de l’anti-conformisme est rationalisée en une peur des dangers pratiques qui pourraient menacer l’anti-conformiste. Mais en fait, les gens veulent se conformer à un de-gré bien plus élevé qu’ils n’y sont contraints, du moins dans les démocraties occidentales.

La plupart des gens ne sont même pas conscients de leur besoin de conformisme. Ils vivent avec l’illusion qu’ils suivent leurs propres idées et penchants, qu’ils sont individualistes, que les opinions aux-quelles ils sont arrivés représentent l’aboutissement de leur propre réflexion - et que, si leurs idées rejoignent celles de la majorité, c’est en quelque sorte une coïncidence. Le consensus de tous sert de preuve à la justesse de « leurs » idées. Comme persiste malgré tout un besoin de ressentir quelque individualité, ils le satisfont sur des différences mineures ; les initiales sur le sac à main ou le tricot, la plaque portant le nom du caissier de banque, l’appartenance au parti démocrate par opposition au parti républicain, aux Elks plutôt qu’aux Shriners, deviennent l’expression des différences individuelles. Le slogan publicitaire « c’est différent » révèle ce besoin pathétique de différence, alors qu’en réalité c’est à peine s’il en subsiste quelqu’une.

La tendance croissante à l’élimination des différences est intimement liée au concept et à l’expérience de l’égalité telle qu’elle est en train de se développer dans les sociétés industrielles les plus avancées. Egalité avait signifié, dans un contexte religieux, que nous sommes tous des enfants de Dieu, que tous nous participons à la même substance humano-divine, que nous sommes tous un. Il signifiait aussi que les différences véritables entre les individus devaient être respectées, que s’il est vrai que nous sommes tous un, il est également vrai que chacun d’entre nous constitue une entité unique, un cosmos par lui-même. Une telle conviction de la singularité de l’individu s’exprime par exemple dans l’affirmation du Talmud : « Celui qui sauve une seule vie est comme s’il avait sauvé le monde entier ; celui qui détruit une seule vie est comme s’il avait détruit le monde entier ». L’égalité comme condition de développement de l’individualité, c’est également le sens que la philosophie occidentale des lumières conférait à ce concept. Il signifiait (Kant en a donné la formulation la plus claire) que nul ne doit se servir d’autrui comme moyen de ses propres fins. Que tous les hommes sont égaux dans la mesure où ils sont des fins, et seulement des fins, et jamais des moyens l’un pour l’autre. S’inspirant des idées de la philosophie des lumières, des penseurs socialistes de différentes écoles définirent l’égalité comme l’abolition de l’exploitation, de l’utilisation de l’homme par l’homme, qu’elle soit cruelle ou « humaine ».
Dans la société capitaliste contemporaine, la signification de l’égalité s’est transformée. Par égalité on se réfère à une égalité d’automates ; d’hommes qui ont perdu leur individualité. Aujourd’hui égalité signi-fie « similitude » plutôt que « singularité ». C’est une similitude d’abstractions, d’hommes qui exécutent les mêmes travaux, qui s’adonnent aux mêmes loisirs, qui lisent les mêmes journaux, qui nourrissent les mêmes sentiments et les mêmes idées. A cet égard, il nous faut aussi considérer avec quelque scepticisme certaines réalisations que l’on vante en général comme des signes de notre progrès, notamment l’égalité des femmes. Cela va sans dire, je ne prends pas parti contre l’égalité féminine ; mais ce qu’il y a de positif dans cette tendance à l’égalité ne doit pas nous abuser. Elle fait partie de ce courant qui porte à l’élimination des différences. L’égalité s’achète à ce prix même : les femmes sont égales parce qu’elles ne sont plus différentes. La proposition de la philosophie des lumières, l’âme n’a pas de sexe (en français dans le texte) est devenue une pratique générale. La polarité des sexes est en voie de disparaître, et avec elle l’amour érotique, qui se fonde sur cette polarité. Les hommes et les femmes deviennent les mêmes, non des égaux en tant que pôles opposés. La société contemporaine prêche cet idéal d’égalité non-individualisée parce qu’elle a besoin d’atomes humains, tous semblables, pour les faire fonctionner dans un vaste agrégat, doucement, sans frictions ; tous obéissant aux mêmes ordres, mais chacun étant néanmoins convaincu qu’il suit ses propres désirs. Tout comme la production moderne en grande série requiert la standardisation des produits, ainsi le processus social requiert la standardisation de l’homme, et cette standardisation, on l’appelle « égalité ».
L’union par conformisme n’est ni intense ni violente ; elle est calme, dictée par la routine, et pour cette raison même, suffit rarement à pacifier l’angoisse de la séparation. L’incidence de l’alcoolisme, la toxicomanie, la sexualité compulsive, et le suicide dans la société occidentale contemporaine sont des symptômes de cet échec relatif du conformisme à la foule. De plus, cette solution concerne surtout l’esprit et non le corps, et dès lors s’avère également déficiente en regard des solutions orgiaques. Le conformisme à la foule ne présente qu’un seul avantage ; il est permanent, et non spasmodique. Dès l’âge de trois ou quatre ans, l’individu est introduit dans le pattern de conformisme, et par la suite, ne perd jamais son contact avec la foule. Même ses funérailles, qu’il anticipe comme sa dernière grande affaire sociale, de-meurent en stricte conformité avec le pattern.
Outre le conformisme comme un des moyens de soulager l’angoisse jaillissant de la séparation, il im-porte de considérer un autre facteur de la vie contemporaine : le rôle de la routine du travail et du plaisir. L’homme devient un « huit heures - midi, deux heures - six heures », il fait partie de la force de travail ou de la force bureaucratique des employés et directeurs. Il a peu d’initiative, ses tâches sont régies par l’organisation du travail ; même entre ceux qui se situent au haut et au bas de l’échelle, la différence est restreinte. Tous accomplissent des tâches prescrites par la structure d’ensemble de l’organisation, à une vitesse prescrite, et d’une façon prescrite. Les sentiments eux-mêmes sont prescrits : gaieté, tolérance, honnêteté, ambition, et capacité de s’accommoder avec tout le monde, sans frictions. De façon similaire, quoiqu’avec moins de rigueur, les loisirs sont routines. Les livres sont choisis par les clubs de livres, les programmes de cinéma par les distributeurs de films et les propriétaires de salles, avec l’appui de la publicité qu’ils financent ; le reste est tout aussi uniformisé : la promenade dominicale en voiture, la séance de télévision, la partie de cartes, les réceptions. De la naissance à la mort, du lundi au lundi, du matin au soir -toutes les activités sont routinées et préfabriquées. Comment un homme pris dans ce filet de routine n’oublierait-il pas qu’il est un homme, un individu unique, qui n’a reçu que cette seule chance de vivre, avec des espoirs et des désillusions, avec des peines et des craintes, avec le désir nostalgique de l’amour et la terreur du néant et de la séparation ?