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3.2.10

The Art of Loving / Erich Fromm / L'Art d'Aimer (introduction) traduction 2

L’art d’aimer - Introduction - (2)

ERICH FROMM ( 1956) Traduit de l’américain par J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, 1968, Ed. Desclée De Brower, 2007

II La théorie de l’amour
1 L’amour, réponse au problème de l’existence humaine
Toute théorie de l’amour doit commencer par une théorie de l’homme, de l’existence humaine. Certes, nous rencontrons l’amour, ou plutôt un équivalent de l’amour, chez les animaux, mais leurs attachements relèvent surtout de leur équipement instinctuel ; chez l’homme, par contre, seuls des vestiges de cet équipement instinctuel apparaissent encore en action. Ce qui, précisément, est essentiel dans l’existence de l’homme, c’est qu’il a émergé du règne animal, de l’adaptation instinctive, qu’il a transcendé la nature - bien qu’il ne la quitte jamais ; il en fait partie - mais aussi, qu’une fois arraché à la nature, il ne peut la réintégrer ; dès l’instant où il est éjecté du paradis - cet état d’unité originelle avec la nature - des chérubins aux épées de flammes lui barreraient la route s’il essayait d’y revenir. L’homme ne peut avancer qu’en développant sa raison, en trouvant une harmonie nouvelle, et qui soit humaine, au lieu de l’harmonie préhumaine qui est irrémédiablement perdue.
De par sa naissance, l’homme, entendez la race humaine aussi bien que l’individu, est expulsé d’une situation qui était déterminée, aussi déterminée que les instincts, dans une situation qui est indéterminée, incertaine et ouverte. Il n’y a de certitude que sur le passé - et sur l’avenir dans la mesure où il porte la mort.

L’homme est doué de raison ; il est vie consciente d’elle-même ; il a conscience de lui-même, de son semblable, de son passé, et des possibilités de son avenir. Cette conscience de lui-même comme entité séparée, la conscience de la brièveté de sa propre vie, du fait qu’il a été engendré sans sa volonté et qu’il meurt contre sa volonté, qu’il mourra avant ceux qu’il aime, ou eux avant lui, la conscience de sa soli-tude et de sa séparation, de son impuissance devant les forces de la nature et de la société, tout ceci fait de son existence séparée, désunie, une prison insupportable. Il sombrerait dans la folie s’il ne pouvait s’évader de cette prison et tendre vers l’avant, s’unir sous une forme ou sous une autre avec les hommes, avec le monde extérieur.
Angoisse de la séparation et besoin de la surmonter
L’expérience de séparation suscite l’angoisse ; elle est, à vrai dire, la source de toute angoisse. Être séparé signifie être coupé de, sans être du tout en mesure d’exercer mes facultés humaines. Dès lors, être séparé signifie être démuni, incapable de saisir le monde - objets et personnes - activement ; cela signifie que le monde peut m’envahir sans qu’il soit en mon pouvoir de réagir. En ce sens, la séparation est source d’extrême angoisse. De plus, elle suscite un sentiment de honte et de culpabilité : sentiment qui s’exprime dans l’histoire biblique d’Adam et Eve. Après avoir mangé de l’« arbre de la connaissance du bien et du mal », après avoir désobéi (il n’y a ni bien, ni mal, à moins qu’il n’y ait liberté de désobéir), après être devenus humains en s’étant affranchis de l’harmonie animale originelle avec la nature, c’est-à-dire après leur naissance comme êtres humains - ils virent « qu’ils étaient nus - et ils eurent honte ». Pourrions-nous supposer qu’un mythe aussi ancien et élémentaire que celui-ci témoigne de cette moralité prude, caractéristique du dix-neuvième siècle, et que le point important enseigné par cette histoire soit la confusion d’Adam et Eve lorsqu’ils s’aperçurent que leurs organes génitaux étaient visibles ? Il peut difficilement en être ainsi, et en interprétant l’histoire dans un esprit victorien, nous manquons le point principal, qui semble le suivant : devenus conscients d’eux-mêmes et l’un de l’autre, l’homme et la femme prennent aussi conscience de leur séparation et de leur différence, dans la mesure où ils appartiennent à des sexes différents. Mais tout en reconnaissant leur séparation, ils restent étrangers parce qu’ils n’ont pas encore appris à s’aimer l’un l’autre (ce qui est aussi mis en lumière par le fait qu’Adam se défend en blâmant Eve plutôt qu’en essayant de la défendre). La conscience de la séparation humaine, sans réunion par l’amour - est source de honte. Elle est en même temps source de culpabilité et d’angoisse.

Ainsi donc, le besoin le plus profond de l’homme est de surmonter sa séparation, de fuir la prison de sa solitude. L’échec absolu à atteindre cet objectif signifie la folie, car comment surmonter la panique d’une complète solitude, sinon par un retrait si radical du monde que le sentiment de séparation disparaît - parce que le monde extérieur, dont on est séparé, a lui-même disparu.
L’homme, - de tout âge et de toute culture - se trouve confronté à la solution d’un seul et même problème : comment surmonter la séparation, comment accomplir l’union, comment transcender sa propre vie individuelle et trouver l’unicité ? Le problème se pose dans les mêmes termes pour l’homme primitif vivant dans les cavernes, pour le nomade qui veille sur ses troupeaux, pour le paysan d’Egypte, pour le commerçant phénicien, le soldat romain, le moine du Moyen-Âge, le samouraï japonais, remployé de bureau et l’ouvrier modernes. Le problème est le même, car il jaillit du même sol : la situation humaine, les conditions de l’existence humaine. Certes, la réponse varie. Le culte animal, les sacrifices humains ou les conquêtes militaires, la complaisance dans le luxe, le renoncement ascétique, le travail obsessionnel, la création artistique, l’amour de Dieu et l’amour de l’Homme, voilà autant de solutions différentes. Néanmoins, si nombreuses soient les réponses - le catalogue en est l’histoire humaine - elles ne sont pas in-nombrables. Au contraire, dès qu’on néglige les différences minimes qui relèvent plus de la périphérie que du centre, on découvre qu’il y a seulement un nombre limité de réponses qui furent données et pouvaient être données par l’homme dans les différentes cultures où il a vécu. L’histoire de la religion et de la philosophie est l’histoire de ces réponses, de leur diversité, aussi bien que de leur limitation numérique.

Les réponses dépendent, dans une certaine mesure, du degré d’individuation atteint par un individu. Chez le jeune enfant, le moi n’est encore que peu développé : il continue à se sentir un avec la mère et n’éprouve pas le sentiment d’être séparé aussi longtemps qu’elle est présente. A son impression de soli-tude remédient la présence physique de la mère, ses seins, sa peau. Mais à mesure que l’enfant déve-loppe son sens de séparation et d’individualité, la présence physique de la mère ne suffit plus et le besoin se fait jour de surmonter la séparation par d’autres voies.

De même, la race humaine dans son enfance se sent encore une avec la nature. La terre, les animaux, les plantes sont encore le monde de l’homme. Il s’identifie avec les animaux, ce qui se traduit par le port de masques d’animaux, par le culte d’un animal totem ou de dieux animaux. Mais plus la race humaine émerge de ces liens primitifs, plus elle se sépare du monde naturel, plus intense devient le besoin de dé-couvrir de nouvelles manières d’échapper à la séparation.
Première solution partielle : les états orgiaques (abolition du moi séparé)
Une des manières de réaliser cet objectif consiste en toutes sortes d’états orgiaques. Ils peuvent se présenter sous forme d’une extase auto-provoquée, parfois à l’aide de drogues. Bien des rituels en honneur dans les tribus primitives offrent une image vivante de ce genre de solution. Dans un état transitoire d’exaltation, le monde extérieur disparaît, et avec lui, le sentiment d’en être séparé. Dans la mesure où ces rituels se pratiquent en commun, s’ajoute une expérience de fusion avec le groupe, qui rend cette solution d’autant plus efficace. A cette solution orgiaque est intimement liée, et souvent confondue avec elle, l’expérience sexuelle. L’orgasme peut produire un état similaire à celui engendré par l’extase ou comparable aux effets de certaines drogues. Des rites d’orgies sexuelles collectives faisaient partie de nombreux rituels primitifs. Après l’expérience orgiaque, il semble que l’homme puisse continuer pour un temps sans trop souffrir de sa séparation. Et lorsque peu à peu renaît la tension de l’angoisse, l’accomplissement réitéré du rituel lui sert à nouveau d’exutoire.
Aussi longtemps que ces états orgiaques sont affaire de pratique commune dans une tribu, ils ne produisent ni angoisse, ni culpabilité. Agir de la sorte est correct, et même vertueux, car c’est là une voie empruntée par tous, approuvée, et recommandée par les guérisseurs ou les prêtres ; il n’y a donc aucune raison de se sentir coupable ou honteux. Il en va tout autrement lorsque la même solution est adoptée par un des membres d’une culture qui a délaissé ces pratiques communes. L’alcoolisme et la toxicomanie sont les formes que choisissent les individus dans une culture non-orgiaque. En contraste avec ceux qui participent à une solution érigée en modèle social, ils souffrent de culpabilité et de remords. Alors qu’ils tentent d’échapper à la séparation en se réfugiant dans l’alcool ou les drogues, ils se sentent encore plus séparés lorsque l’expérience orgiaque a pris fin, si bien qu’ils sont poussés à y recourir avec une fréquence et une intensité croissantes. De ceci diffère peu le recours à une solution orgiaque de nature sexuelle. Dans une certaine mesure, il s’agit d’une forme naturelle et normale pour surmonter la séparation, et d’une réponse partielle au problème de la solitude. Néanmoins, chez bien des individus dont le sentiment de séparation ne trouve aucun soulagement par d’autres voies, la recherche de l’orgasme revêt une fonction qui ne la différencie guère de l’alcoolisme et de la toxicomanie. Elle devient une tentative désespérée d’échapper à l’angoisse de la séparation, mais n’aboutit qu’au sentiment toujours croissant d’être séparé, compte tenu que l’acte sexuel sans amour ne comble jamais la distance entre deux êtres humains, sinon pour un instant.
Toutes les formes d’union orgiaque ont trois caractéristiques : elles sont intenses, même violentes ; el-les mettent enjeu la personnalité totale, esprit et corps ; elles sont transitoires et périodiques. Il en va exactement du contraire pour cette forme d’union que, dans le passé et le présent, l’homme a choisie comme solution de loin la plus fréquente : l’union fondée sur le conformisme au groupe, à ses coutumes, pratiques et croyances. Ici, encore, nous constatons un développement considérable.