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29.1.10

témoignage de Gérard D. Khoury sur Erich Fromm (1)

Article publié dans FROMM-FORUM (en anglais et en allemand) reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur Gérard D. Khoury


Une rencontre décisive : Erich Fromm.

 Il est des êtres qui vous marquent pour la vie et sans lesquels celle-ci aurait eu une toute autre tournure. Erich Fromm est de ceux-là. Il a modifié le parcours de ma vie et m’a donné les moyens - quand j’avais la vingtaine - d’affronter les impasses d’une histoire familiale et nationale ancrée dans un univers proche-oriental que j’ai mis plus de trente ans, par la suite, à comprendre, parce qu’il obéit à d’autres codes culturels et anthropologiques. Elevé dans un  monde bourgeois, où le commerce et l’argent étaient les seules valeurs reconnues, assurant non seulement la sécurité et le statut, mais aussi l’identité et la liberté, j’ai eu beaucoup de mal à me constituer, à me libérer de cet univers. J’étais ainsi soumis à une dévalorisation relative de la culture et de l’art et il fallait braver milieu familial et social pour oser croire à la force des idées, celles qui pouvaient changer ce monde largement inégal et injuste déployé sous mes yeux. Je ne savais pas alors que ces valeurs marchandes allaient devenir en Occident aussi prégnantes, sous l’influence d’autres légitimations liées probablement à l’éthique du protestantisme et à celle de l’Amérique libérale contemporaine qui érige le marché en arbitre suprême . Sans aborder le détail de ce moment décisif, ma rencontre avec Erich Fromm avait été précédée par ma lecture de ses œuvres durant les années 1959-1960. Je me débattais alors face à l’autorité paternelle, ce qui n’était pas une mince affaire. Bien plus tard seulement je me rendis compte qu’au Proche-Orient tout était encore régi par la famille, le clan, la communauté. Je me heurtais à un mur de déterminisme. Aucun choix n’était possible hormis celui que me présentait mon père. M’opposer à lui était invraisemblable et, si je m’y risquais, c’était source de colère de sa part et de culpabilité de la mienne. Aucune liberté ne semblait possible et quand j’échappais momentanément aux foudres paternelles, je devais ne pas céder aux pressions affectives de ma mère, qui essayait par d’autres moyens de me conduire au même but que celui souhaité par mon père. Elle cherchait à me convaincre de suivre la voie commerciale tracée par mon père en la faisant évoluer vers un monde financier plus moderne que celui des affaires paternelles, somme toute restées archaïques et artisanales. 1 Tout choix personnel semblait exclu : un garçon était supposé prendre la succession de son père, épouser sa cousine germaine, vivre auprès de ses parents dans la même maison, « le reste de son âge » pour citer Joachim du Bellay...Ce n’est que bien longtemps plus tard que je compris ce que signifiait l’endogamie. Sur le plan politique, économique et social, je parvenais difficilement à analyser la réalité libanaise. A cette époque on parlait volontiers de miracle libanais, de la force d’un état faible, de Beyrouth comme d’un Paris oriental, d’un pays jeune de 6000 ans,  de Suisse du Proche-Orient et de tant d’autres clichés. Ce petit pays, à peine indépendant, scintillait de tous les feux du libéralisme et de la réussite matérielle, et semblait imperméable à l’histoire de la région, sauf pour profiter des coups d’états et des malheurs consécutifs pour les bourgeoisies nationales qui venaient se réfugier avec leurs capitaux dans ce havre de paix . Les inégalités sociales ne troublaient apparemment personne dans les cercles du pouvoir. A l’âge de la révolte et du besoin de justice, tout m’angoissait et m’était incompréhensible. Tout me paraissait confus : l’histoire du Liban, l’origine des états du Proche Orient, l’existence d’Israël, la présence au Liban des réfugiés de Palestine, etc... Etudiant en troisième année de Sciences économiques, je bénéficiais d’une invitation, émanant du Département d’Etat américain, à me rendre avec un groupe d’étudiants arabes aux Etats-Unis. Une des raisons qui me firent l’accepter, c’était l’idée secrète de rencontrer Erich Fromm, après avoir lu l’ensemble de ses écrits publiés en anglais. J’écrivais à Erich Fromm chez Routledge and Kegan son éditeur anglais, sans savoir quelle serait sa réaction. Quelle ne fut ma surprise quand je reçus quelques temps après une réponse d’Erich Fromm par laquelle il m’invitait à la rencontrer à New- York. Je prévenais aussitôt Erich Fromm des dates de mon séjour à New York et sans tarder il me proposa de l’appeler dès que j’y serais pour me donner un rendez-vous. Le fait que je vienne du Proche - Orient, d’un pays arabe, alors que Erich Fromm était juif allemand, ayant d’abord milité dans les jeunesses sionistes, puis combattu la création d’un état juif, devenu antisioniste, avait-il piqué son intérêt ? Je restais saisi de la chance qui s’offrait à moi et me sentais pousser des ailes !
(à suivre)