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30.12.06

Réflexions sur Avoir ou Etre

Avoir ou Etre, un choix dont dépend l’avenir de l’Homme, est l’un des derniers grands livres d’Erich Fromm. Dans ce livre, nourri des apports de la psychanalyse, mais aussi du marxisme, de l’humanisme classique, du bouddhisme zen, Fromm distingue entre deux « modes » d’existence : le mode être et le mode avoir. Ce sont, plus que des types de caractères ou des modes de vie, de véritables orientations déterminant l’identité et la place qu’un individu assume dans le monde. Cela dépend de multiples facteurs, dont deux principalement, la structure sociale, celle d’une société humaine à une période donnée de l’histoire, et la structure de caractère individuelle.

Notre époque se caractérise par la prédominance du mode avoir. Cela veut dire que les choses sont le plus souvent pensées, ressenties, vécues en termes de possession. Dans le mode être, à l’inverse, ce qui a de l’importance est ce qu’on est plus que ce qu’on a.

A plusieurs reprises dans Avoir ou Etre (mais cette analyse était déjà présente dans son œuvre antérieure ) Fromm souligne comment certaines façons de s’exprimer, dans la vie courante, traduisent la prévalence du mode avoir ou du mode être. Ainsi, au lieu de « j’aime », on dira « j’ai un amour », si le mode avoir est celui qui l’emporte. Ou « j’ai une pensée » au lieu de « je pense ».

Le lecteur adhèrera rapidement à cette remarque d’Erich Fromm et à la critique sociale qu’elle implique contre l’esprit de possessivité et d’accumulation de nos sociétés où l’on mesure les individus en termes de valeur en fonction de ce qu’ils possèdent. Vaut davantage celui qui a non seulement un bon compte en banque mais aussi un bon « compte identitaire » : qui a un amour digne de ce nom, une pensée valorisante, des amis de valeur, une existence riche en tout point.

Mais il serait sans doute intéressant de fouiller davantage cette question : je pense que la remarque de Fromm, prise textuellement et limitée à cela, est somme toute assez banale (sans être fausse pour autant). Ou trouve pas mal de réflexions du même ordre dans le discours « baba cool » des années soixante dix, y compris ses avatars spiritualistes, voire sectaires. Cela peut aller jusqu’à l’appel à se dépouiller de ses biens et de son héritage intellectuel pour tendre vers un idéal d’ « être » désintéressé et forcément pur…

En lisant ces phrases sur le mode avoir (« j’ai un amour, une pensée… ») et l’être (« j’aime, je pense… ») on dérive aisément dans une observation introspective sur soi-même et sa façon de s’exprimer. On se surprend à s’interroger et à scruter son propre discours : « suis-je quelqu’un de possessif, qui thésaurise les sentiments, ou un être actif et aimant ? La façon dont je parle trahit-elle cette identité ? »

Dans cette petite exploration mentale on constate peut-être une certaine tendance à « avoir » (une religion, des idées avancées, des principes, des amours etc.). On plaidera sans doute alors la défense suivante, face à l’accusation de possessivité ou, osons ce néologisme, d’ « avoirisme » : « n’existe-il-pas des structures linguistiques dont je dépends car elles existent avant moi et en dehors de moi, on me les a inculquées dès mon plus jeune âge, qui m’imposent ces tournures de phrase, sans qu’elles soient nécessairement des tournures d’esprit… »

En fait la réflexion frommienne sur le mode être et le mode avoir ne s’attarde pas sur l’aspect langagier de la question ; la remarque n’est pas non plus faite par hasard. Il s’agit d’impliquer le lecteur, de l’associer à la réflexion de l’auteur, de solliciter de sa part une lecture active et participative. Cette stratégie est typique du psychanalyste Fromm. Dans l’Art d’Aimer, il faisait une autre remarque tout aussi impliquante et dérangeante si on s’y arrête de trop. Il proposait en effet l’idée suivante : dans l’amour, contrairement à ce que pensent la plupart des gens de notre temps, l’important n’est pas d’être aimer mais d’aimer. C’est pourquoi son « Art d’Aimer » ne sera pas un manuel du « comment séduire et se faire des amis »… L’aimer et non l’être aimé.

Même stratégie, mêmes effets sur le lecteur. Qui lit l’Art d’Aimer se demande bientôt s’il est plus préoccupé de recevoir et garder l’amour de l’être aimé ou bien de ce qu’il (ou elle) met en action et donne à l’autre dans l’état amoureux.

Cette remarque de Fromm non plus n’est pas à prendre au pied de la lettre ! Faute de quoi on aboutirait à un terrible paradoxe amenant à la conclusion de l’impossibilité de l’amour (au sens d’une relation réciproque et égalitaire à deux) : si l’important est aimer et non être aimé, et si je me soucie de l’autre qui m’aime, l’important pour lui (elle) est de m’aimer ; je lui dois donc d’être dans cet état « passif » du désir d’être aimé, sans quoi je nie l’amour de l’autre… D’où d’ailleurs la délicieuse ambiguïté de ce terme, l’amour de l’autre : celui qu’il me porte ou celui que j’ai pour lui ?

Après ce détour, la question de deux modes d’existence, l’Etre et l’Avoir, doit être posée avec la même acuité. Oui c’est aliénation de ne plus aimer ou penser mais seulement avoir des sentiments ou des idées… C’est le propre d’un monde ou l’on ne veut plus : on « a » de la volonté. Mais c’est tomber dans une autre forme d’aliénation que de s’enferrer dans une sorte d'idéal de l’Etre-en-soi.

Etre ou Avoir : un choix dont dépend l’avenir de l’homme ? Que sont et que deviendront ceux qui n’ont rien : pas de travail, pas de logement, pas de papiers… ?

1 commentaires:

José a dit…

Aucun commentaire avant le présent: symptôme manifeste de la crise actuelle, impossible à résoudre tant que nous n'aurons pas compris que Fromm dans son ouvrage s'est intéressé à LA question. Ce n'est pas essentiellement une crise matérielle que nous vivons, elle est plutôt d'ordre anthropologique comme l'explique Christian Arnsperger